August 9, 2016

La haine (partie 3)

La haine (partie 3)

« Oui mais c’est mieux ici qu’ailleurs » diront certaines têtes d’eau. Évidemment, les services ne sont pas les mêmes que dans les villages nigériens incendiés par Boko Haram, ou les favelas brésiliennes assiégées par l’armée afin de pacifier la grande participation internationale aux Jeux Olympiques toxiques de Rio! Le nivellement par le bas semble être le coup de grâce pour freiner toute amélioration des conditions de vie, autant dans le monde macabre du travail en contradiction avec le capital que la vie intellectuelle et artistique. « Amélioration », voilà encore un autre terme très arbitraire pour quiconque se positionne politiquement dans la trajectoire de l’Histoire avec un grand H ; cette trajectoire qui détermine notre futur, notre avenir !

Exterminer peut être considéré comme une amélioration. Mettre en cage des masses entières de gens aussi. Castrer. Affamer et assoiffer. Tous les moyens sont bons pourvu que cela ne concerne point celui qui commet ces actes et qui se répète avec conviction que c’est un mal nécessaire. Des misanthropes masqués derrière une fausse philanthropie issue de la civilisation de la mort qu’ils défendent âme mais sans corps. Les corps qui ont le culot de défendre ces idéaux sont, pour la plupart, des larbins, des nettoyés neurologiques, des lumpenprolétaires sans esprit critique fonctionnel. Nous possédons tous et toutes cet esprit critique, mais qui donc veut s’en servir ? Trop occupés par la fornication, l’enivrement et la célébration boucane de Bob Marley qui permettent un relatif confort dans leur quotidien morose.

Une routine pour laquelle le réveille-matin est la première oppression vécue. Jadis, ce fut des individus armés qui par la force pénétrèrent dans notre sommeil discipliné par le temps ; aujourd'hui, c’est du capital mort, un objet inanimé que l’on se procure volontairement par la sueur de notre front dans les tranchées du labeur capitaliste. Personne ne nous impose un réveille-matin, nous nous l’imposons nous-mêmes. Nous sommes nos propres bourreaux, rappelons-le ! Heureux en plus, à normaliser ce châtiment de tous les orifices de notre corps, jusqu'à notre moelle si précieuse pour l’émancipation de tant de choses. Hélas, nos facultés sont enchaînées dans une force de travail pour répondre à des besoins fictifs d’une abstraction dont nul n’a le contrôle réel et immédiat puisque partagée par tous dans une gigantesque chaîne de production géographiquement disparate.

Mais voilà l’erreur des misanthropes : ils haïssent cette abstraction construite, mais aussi – et surtout – ceux qui la composent. Juger est un acte extrêmement important, mais le préjugement est une abomination sur laquelle le jugement se repose régulièrement pour se justifier. Quel jugement peut-on faire « des gens »-- ah oui, « ces gens » dont on ne spécifie jamais l’existence tout en s’y excluant automatiquement, en permanence, sans quoi nous ne serions point différent. Cafards de snobs, que l’acide les emporte dans un marais de matière fécale afin de fournir cinq minutes d’oxygène aux masses ouvrières chinoises enclavées dans des quartiers industriels irrespirables.

Quel jugement peut-on faire de « ces gens » qui sont en fait des catégorisations arbitrairement conçues ? « Les gens » sont muables, volatiles, changeants, imprévisibles. Pire encore, à n’en plaire les misanthropes, la nature humaine n’est qu’une minable conceptualisation pour forcer la cohérence théorique de ceux et celles à qui cette théorisation et réalité sociale profite ! Si cette fameuse nature humaine existe bel et bien, dans ce cas elle est impossible à définir à la fois universellement dans son histoire mais aussi sa géographie : elle se transforme, s’adapte aux nouvelles circonstances et s’interdit quelconque durabilité dans le temps et l’espace. Peut-être que ce stupide jugement « des gens » n’est qu’un mécanisme de défense, axé sur la projection pour minimiser la douleur qui pèse contre soi-même !

L’auto-critique et l’auto-jugement, voilà deux choses qui doivent être mis de l’avant ; non pas l’auto-condamnation pour donner raison à des forces extérieures qui n’ont en tête que notre propre extermination sous d’illusoires vertus salvatrices, mais le questionnement de soi-même dans le monde auquel nous appartenons contre notre propre volonté. Nul n’a décidé de parler sa langue maternelle ; nul n’a décidé de vivre ; nul n’a décidé de s’identifier par un nom qui sera socialement reconnu jusqu'à notre dernier battement de cœur ; nul n’a décidé de naître dans l’époque actuelle, le groupe « de gens » (nommé « famille ») actuel, le territoire actuel. Il faut être un inepte chauviniste pour se donner la fierté d’être ce que nous sommes et d’être nés dans une telle réalité.

J’arrête l’écriture pour l’instant, la faim et la canicule me déconcentrent, mettant fin à une rage temporaire.