Célibatarisme

Un autre sujet banal sur lequel je vais écrire ce qui me traverse l’esprit. Il s’agit ici des replis sur soi relationnel, dans ce qu’on peut nommer le célibat. Cette propension à la réclusion, accusant du même coup l’ensemble de l’univers pour cette condition vécue. « Personne ne veut de moi », « Je suis pourtant quelqu’un de bien, nul ne m’aime » et autres frivolités du genre n’apportent absolument aucune réelle compréhension. Pire, elles renforcent la conviction initiale de l’innocence. « Je fais rien de mauvais! »
Une petite histoire, ça vous dit?
C’est celle de deux personnes, du sexe opposé, un homme et une femme. Oh, for the record, j’en ai rien à cirer des propos des queers et des guerriers du clavier qui ont l’ire lorsqu’une phraséologie de la diversité des identités politiques est absente. La marginalité n’a jamais été mon noyau réflexif et imaginatif, et ne le sera jamais. Dans cette histoire, il s’agit d’un homme mâle et d’une femme femelle, hétérosexuels, en dépit d’un amalgame d’identités à n’en plus finir.
Continuons.
Cette histoire est donc celle de deux personnes qui vivent le même quartier, qui vaquent à leurs activités quotidiennes. Chacun d’eux occupent leurs journées par le travail, les amis, la famille. Prenant les transports en commun, ils croisent des regards et envient les couples qui, dans leur parure, forment un nœud de bonheur et de jouissance. Comme ces deux oisillons atomisés aimeraient vivre la même chose ! Qui donc disjoncte à l’idée d’être aimé ?
Leurs journées s’allongent, l’ennuie s’étend et l’isolement s’accentue. Le célibat devient une solitude profonde qui fendille leur raison, devenant tôt ou tard insupportable. Leurs nuits de sommeil se transforment en sanglots et délires. Être est une corvée, devenir est un insurmontable obstacle, espérer est un psychotrope obsolète. Apparaissent alors toute sorte d’états d’âme pour exprimer ses ressentiments par une canalisation tantôt violente tantôt fuyeuse : les activités humaines, le temps de travail et les marchandises se métamorphosent en objets meublant leur vide sentimental.
Sont-ils réellement occupés ? Certainement pas. Ils le font pour augmenter leur valeur sociale et leur estime de soi. Ainsi transparaît une forme d’indépendance, d’autonomie, d’affirmation de soi et de relative liberté individuelle. « Regardez comment je suis libre, je fais tout ce que je veux, sans contrainte, sans carcan, sans attachement ! » Mes félicitations, jeunes imposteurs, pour illustrer une vie chargée de futilités sans lendemain, justifiant chaque impossibilité, chaque embûche qui se présente. Très facile par après de se trouver une excuse : il suffit de choisir, au hasard, parmi ces bouche-trous.
Ces deux tourteaux égarés recherchent quelqu’un avec qui apprendre, partager, rire; quelqu’un qui leur donnera l’ultime motivation pour effacer l’ensemble des applications de rencontres sur leur téléphone; quelqu’un qui pourra leur faire découvrir le monde et ses secrets. Bref, une personne pour finalement sortir de l’immobilisme dans le développement personnel et interpersonnel, et atteindre des niveaux jamais atteint dans l’épanouissement.
Ils finissent par se croiser, sur le même trottoir, de la même rue, à la même heure. Leurs regards se connectent. Le moment tant attendu, voilà que toutes les possibilités sont réunies pour former l’opportunité en or. C’est exactement à là, pour la première fois, miraculeusement, qu’ils s’observent et … continuent leur chemin. C’est tout.
Que s’est-il produit ?
« Taille C minimum » se dit l’homme. « Au moins 5p10 » se dit la femme.
L’immédiate première impression, voilà ce qui s’est passé. Il n’a fallu que d’une minable analyse verticale pour provoquer l’infamie. Les pauvres, ils recherchent la perfection, il faut les comprendre ! Celle-ci devant correspondre en tout point ce qu’ils sont, à la lettre près, sans flexibilité quelconque : une annihilation totale de l’autre vers soi, à son propre monde, ses propres intérêts. Évidemment, il est nettement plus facile d’établir ces connexions lorsque les intérêts et les mondes sont sous la même coupe idéologique du courant dominant.
C’est le fameux bloc monolithique : « accepte et prend-moi comme je suis, sinon adieu ». Mais la tache ici se corse car il est nécessaire d’être l’incarnation de l’objet de désir pour être désiré, sans quoi on se condamne dans un tourbillon sans fin. « Sois ce que je veux, sinon adieu » pour reformuler les mots ci-haut. Côtoyer est aussitôt puéril à leurs yeux. Leurs critères de sélection sont en vérité qu’une fourberie pour pallier à leur snobisme.
Le sens commun fait référence à ce qu’on nomme les « premières impressions » qui varient entre quelques secondes à quelques minutes. C’est tout le nécessaire pour prendre une décision finale sur la trajectoire que prendra la relation sociale : potentiel amoureux ou rien du tout et ça se termine-là. Et ils ont le culot de se plaindre d’être seuls, de ne « trouver » personne qui les « mérite » ! Quel mépris. J’ai des nouvelles pour vous : on ne « trouve » pas, bien au contraire : on « développe », on « bâti », on « construit », on « crée ».
Ce processus tabou qui exige un quantum de temps, d’efforts, d’échanges au-delà de la superficialité, n’existe pas chez les chasseurs et les pêcheurs.
Les premiers sont actifs et agressifs jusqu’à s’accaparer (ou amadouer, c’est selon) un partenaire qui passera leur filtre sélectif de la perfection. Une fois obtenue comme un trophée, ce dernier est accroché et laissé aux oubliettes. S’installent alors le manque de respect, de reconnaissance et de vivacité qui furent les raisons pour lesquelles la chasse fut bonne.
Les seconds sont actifs mais passifs, prenant assise sur des lieux stratégiques où ils n’ont qu’à jouer leurs meilleures cartes en attendant qu’un harem de tout acabit vienne s’intéresser. C’est ici que se forge l’embarras du choix : il y a tant de candidatures qu’on en sait point qui choisir. C’est pourquoi les critères de sélection existent : pour faire table rase!
Malheureusement pour eux, tout cela est insuffisant. Les candidats ne correspondent pas à ce qu’ils veulent ultimement : une personne qui leur fera sourire au quotidien, sans le moindre effort. Ahhh, si seulement il aimait la musique … si seulement elle était brune … si seulement il était plus musclé … si seulement elle était intellectuelle … si, si, si et si et encore des foutus si à la con qui demeurent des divagations complètement sautées. Est-il impossible d’aller plus loin et de reconnaître qu’il puisse y avoir une réelle profondeur d’esprit en dehors des délimitations arbitrairement mises pour garantir notre zone personnelle de confort?
Slavoj Zizek disait que l’amour était la considération de l’imperfection chez autrui comme étant parfaite et absolue pour soi. Il ne s’agit pas là d’être fourbe en faussant un intérêt sous prétexte d’une possible future relation. Seulement, surmonter ses propres critères stupides de sélection pour réellement aller en profondeur et ainsi juger non pas la projection idéalisée ou imagée de la personne, mais son contenu même. Les premières impressions n’y rendront jamais justice, quoiqu’on en dise. Les coups de foudre c’est pour les contes de fées ; les « déclics qui cliques » sont du même bourbier.
Être désintéressé est une chose tout à fait normal, bien que nombreux hommes traduisent cela par une « friendzone », une conception absurde sans queue ni tête. Mais se désintéresser aussi vite qu’un changement de roue d’une voiture de Formule 1, voilà qui est tout aussi sot. Tant que nous ne côtoyons pas un minimum la dite personne, prétendre la connaître est fallacieux.
Au final, c’est peut-être mieux ainsi. Ils paniqueront une fois la trentaine atteinte. Leur « célibatarisme » diffère du « célibat » habituel en ceci qu’il est un choix souhaité et entretenu, plutôt qu’un besoin d’être seul et libre de ses actes le temps d’un moment. Ou encore la marginalisation résultant, par exemple, par une extrême laideur ou je ne sais quelle malheureuse damnation hors de contrôle.
Ces personnes ont sincèrement et absolument aucune idée de ce qu’elles manquent à plus d’une reprise.